En France, les protestations contre les "mégabassines" ont montré un lien qui était peu visible avant : celui entre l'agriculture intensive de l'arrière-pays et les grands ports, comme le port de céréales de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. La crise de l'eau, qui est maintenant au centre des discussions publiques, révèle l'héritage d'un système agricole et industriel créé par d'anciennes décisions politiques, économiques et logistiques.
Pendant l'été 2024, des milliers de personnes opposées aux "bassines" se sont réunies à La Rochelle. Elles ont marché vers le port de La Rochelle-Pallice (qui s'appelle maintenant "Port Atlantique La Rochelle"). Les forces de l'ordre les encadraient. En s'approchant du port, les manifestants ont crié :
« Tout le monde déteste La Pallice. »
C'était une façon de montrer le lien entre les "mégabassines", très critiquées dans les zones agricoles loin de la mer, et les activités du deuxième port français pour l'exportation de céréales. En effet, il est important d'expliquer le rapport entre l'histoire des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l'utilisation excessive des ressources en eau.
Dans un article de recherche récent, basé sur l'analyse de documents anciens, nous avons étudié l'histoire de la spécialisation de la région, l'apparition d'une idée de progrès et enfin l'apparition de conflits et de contestations contre cette idée principale.
La consommation d'eau et les grands bateaux, le côté caché des « mégabassines »
Le port de La Rochelle-Pallice fait partie d'une évolution qui a commencé avec la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, l'État a encouragé la modernisation de l'agriculture, sous la direction du Commissariat général au plan. Des lois ont aussi été votées pour augmenter la production agricole et les échanges internationaux.
Cependant, ce modèle qui vise à produire beaucoup montre aujourd'hui ses limites. Dans le marais poitevin, les nombreux forages agricoles réalisés depuis les années 2000 ont fait baisser dangereusement le niveau des nappes phréatiques. Cela a causé des inversions de cours d'eau et l'arrivée d'eau salée.
Pour résoudre ce problème, des réserves d'eau, appelées « mégabassines », ont été construites à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces projets ont été largement financés par l'argent public. Ces installations stockent l'eau pompée en hiver pour garantir l'irrigation pendant l'été. Ceux qui les soutiennent disent que c'est une façon de s'adapter au changement climatique.
Leur construction s'est accélérée à partir de 2017 dans la région Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Pourtant, cette stratégie rencontre une opposition de plus en plus forte. Les associations écologistes, les coopératives agricoles et les autorités préfectorales se sont opposées devant le tribunal administratif de Poitiers.
À partir de 2018, les critiques contre l'agro-industrie se sont intensifiées. Le développement des mégabassines dans la région a fait face à de nombreuses oppositions. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ont ciblé directement le transport des céréales par le port. Dans les zones agricoles, le point culminant de la lutte contre les bassines et des actions contre les manifestants a eu lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).
L'année suivante, le 20 juillet 2024, la manifestation de La Rochelle a marqué un changement. Pour la première fois, les opposants ont publiquement désigné les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un élément clé du système des mégabassines. Cela a lancé une nouvelle façon de voir les choses, qui remet en question le modèle historique de développement du port et de sa région.
Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle
Pour comprendre cette nouvelle perspective, il faut d'abord regarder comment l'idée de progrès s'est construite. Elle est le résultat d'un travail de persuasion en faveur de l'industrie. Après 1945, la France a misé sur la modernisation de l'agriculture et de l'industrie pour relancer son économie. Dans le Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement (regroupement des parcelles agricoles), la mécanisation et le développement des coopératives ont changé les paysages ruraux.
Dans ce contexte, le comité d'action du grand port de La Pallice a été créé en 1948. Son but était de promouvoir l'agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et d'intégrer sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif allait au-delà de la simple amélioration du port : il voulait faire de La Pallice un moteur pour la modernisation de l'agriculture et de l'industrie, capable de stocker et d'exporter les céréales françaises.
Pour convaincre l'État, le Comité d'action a mené une intense activité de persuasion. Il a produit de nombreux rapports et rencontré des décideurs. Très vite, ses propositions ont été mises en œuvre et le port s'est modernisé : les quais ont été allongés, le transport des grains a été automatisé, le quai principal a été agrandi et un poste de chargement pour les pétroliers a été construit pour soutenir la mécanisation agricole.
En même temps, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), qui regroupait des coopératives et des commerçants, montre ce lien entre le port et l'agriculture. La SICA a financé et géré les silos, doublant rapidement leur capacité et augmentant le trafic de céréales dès les années 1960.
Ces infrastructures ont, en retour, transformé le paysage de l'arrière-pays. Elles ont réorganisé les champs, les routes et les infrastructures de la région, orientant l'agriculture locale vers l'exportation. Le port et son arrière-pays se sont ainsi influencés mutuellement : le port a adapté sa capacité aux besoins de l'agriculture, voire les a anticipés, tandis que l'agriculture régionale a bénéficié de débouchés à l'export et a eu un accès facile à de nouvelles ressources, notamment en engrais minéraux.
Entre 1949 et 1975, cette stratégie commune a fait de La Pallice une plateforme logistique spécialisée pour l'exportation, et de sa région un territoire céréalier prospère.
Le discours de modernisation promu par le Comité d'action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques qui ont favorisé le développement économique d'un système portuaire et agricole intégré. Ce système préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd'hui. Cet ensemble représente ainsi un exemple précis de développement commun entre les infrastructures portuaires et les territoires agricoles.
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De la modernisation agricole aux premières contestations sur l'eau
Entre 1945 et les années 1960, il y avait déjà des tensions, mais elles étaient limitées et peu organisées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété causaient des inquiétudes, sans pour autant entraîner une critique générale de la dégradation de l'environnement. Ces observations rejoignent les études historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales ont traversé la société française dès les années 1950-1960.
Cependant, les conflits ont pris une autre ampleur à partir des années 1970 avec le développement important de l'irrigation. La spécialisation dans la production de céréales dans l'arrière-pays, notamment dans le Poitou-Charentes, a rendu la gestion de l'eau de plus en plus compliquée et sujette à débat. Les céréales occupent aujourd'hui plus de la moitié des surfaces agricoles, principalement du blé et du maïs, une culture qui consomme beaucoup d'eau et d'engrais.
L'irrigation, longtemps peu importante, s'est fortement développée après 1970, puis a augmenté dans les années 1980-1990, surtout pour le maïs. En Charente-Maritime, des associations ont été créées pour gérer les forages et les retenues d'eau, avec un soutien important des pouvoirs publics et des banques, notamment du Crédit agricole.
À la fin des années 1980, la baisse du niveau des nappes phréatiques, l'assèchement des rivières et la mort de poissons ont provoqué une mobilisation citoyenne sans précédent. Des actions de protestation ont vu le jour, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui a rassemblé 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d'équipements d'irrigation ont également été signalés.
Malgré l'interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l'État est restée peu contraignante, montrant les limites de la réglementation face à un modèle agricole désormais contesté.
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Du discours industriel axé sur l'écologie à l'apparition de contre-discours militants
À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ont été mises en place en France par les responsables politiques et industriels. Ce discours part du principe que le développement économique et la protection de l'environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s'est progressivement institutionnalisée.
Le port de La Rochelle-Pallice a adopté le discours de la responsabilité sociale et environnementale (RSE), tandis que l'arrière-pays a intégré progressivement les orientations agroécologiques. Cependant, ces changements n'ont pas pour but de remettre en question l'idée principale de modernisation et, par conséquent, de revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires de la région.
En réalité, depuis une quinzaine d'années, des recherches remettent en question l'efficacité des approches de RSE. Elles sont considérées comme trop utilisées pour l'image des entreprises et moins pour des démarches plus collectives. Ces recherches suggèrent de réfléchir à la manière dont les entreprises s'intègrent dans leur environnement, à leurs liens avec les autres acteurs et aux conséquences de leurs activités sur le territoire. C'est ce que soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. Le fait que la RSE se concentre sur la performance financière limite son impact sur le territoire et sa durabilité. Certains experts font un parallèle avec les sciences économiques, qui n'arrivent pas à remettre en question leurs propres bases.
Les instances qui gèrent le port de La Rochelle-Pallice ne sont pas à l'origine d'un changement radical, mais elles souhaitent anticiper les évolutions de la société et prendre leurs responsabilités dans leur domaine. Les changements récents du port (intégration dans des groupements territoriaux, anticipation des changements dans les filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouvelles idées, qui apparaissent sous la pression de la société civile.
Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment réussir une transformation territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont si liés ?
La transformation écologique d'une grande infrastructure portuaire ne pourra se faire sans le soutien de tous les acteurs des secteurs concernés, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à changer la direction d'un territoire.
D'autres approches seraient utiles dans ce contexte, par exemple l'approche par les "communs", qui est plus axée sur la coopération territoriale. Cette approche place les biens communs au centre du territoire – dans notre cas, l'eau, la santé publique, la terre, l'autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à revenir sur le territoire en réfléchissant à leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin de questionner le rôle des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d'action de la société civile.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.