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Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible

À l’opposé du burn out, le bore-out résulte d’un manque d’activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets psychologiques peuvent être tout aussi importants.

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Contrairement au burn-out, le bore-out vient d'un manque d'activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets sur la psychologie peuvent être aussi importants. Une étude basée sur des témoignages permet de comprendre comment se manifeste le bore-out, quelles sont ses causes dans l'organisation du travail et pourquoi l'ennui au travail reste souvent ignoré.


Alors que le burn-out est souvent discuté quand on parle de la santé mentale au travail, une autre souffrance est moins connue : le bore-out syndrom.

C'est moins impressionnant que l'épuisement professionnel, mais cela décrit une réalité importante : l'ennui constant, le sentiment de ne pas être utile et la perte de sens dans son travail. Selon la chercheuse Ruth Maria Stock, le bore-out syndrom freine l'innovation, réduit l'engagement des employés et augmente leur désintérêt pour leur travail.

Pendant longtemps, on a pensé que le bore-out était juste un petit désagrément ou même une chance par rapport à ceux qui travaillent trop. Mais le bore-out, que le gouvernement français reconnaît, est en fait un vrai risque pour la santé psychologique.

Les témoignages recueillis auprès de personnes travaillant dans différents secteurs, lors d'une étude réalisée par Charlotte Almeras pour sa thèse professionnelle en 2024, montrent que cet ennui n'est pas rare et qu'il a des conséquences sérieuses.

De quoi parle-t-on ?

Le bore-out signifie un épuisement psychologique causé non pas par trop de travail, mais par un manque d'activité, par la monotonie ou par l'absence de sens. Les premières recherches sur ce sujet définissent le bore-out par trois aspects principaux : l'ennui, le manque de défis et le désintérêt pour son travail.

Ruth Maria Stock le décrit comme « un état psychologique négatif où la stimulation professionnelle est faible », marqué par une crise de sens, une crise de développement personnel et l'ennui au travail.

Contrairement à ce qu'on pense souvent, l'ennui au travail n'est pas forcément synonyme de confort. Plusieurs employés interrogés ont au contraire parlé d'un profond mal-être. Une secrétaire dans le secteur automobile explique ressentir :

« Un mal-être […] Quand je vais au travail, c'est pour faire une tâche, être payé pour faire une mission. »

Une ancienne infirmière devenue conseillère funéraire décrit un sentiment de ne pas être utile :

« Je me sens inutile, j'ai l'impression de perdre mon temps et je me dis que je serais mieux chez moi qu'au travail à attendre. »

Ces témoignages confirment ce que disent les études : le travail n'est pas seulement une source d'argent, mais aussi un lieu pour être reconnu par les autres et pour se sentir utile. Quand ces aspects disparaissent, l'ennui peut peu à peu devenir une vraie souffrance psychologique.

Bore-out et burn out

Le burn-out et le bore-out semblent être le contraire l'un de l'autre. Le premier est causé par trop de travail ; le second par un manque d'activité ou de stimulation. Pourtant, les conséquences psychologiques sont très similaires.

Dans les deux cas, les employés parlent d'une fatigue émotionnelle, d'une perte de motivation, d'anxiété et parfois de symptômes de dépression. Plusieurs personnes interrogées ont directement lié l'ennui professionnel à une dégradation de leur santé mentale. Un contrôleur de gestion pense que le bore-out :

« Provoque de l'anxiété, la journée est très longue, la personne y va à contrecœur avec une boule au ventre en se demandant ce qu'elle va faire. »

Ces résultats sont en accord avec des recherches. Elles montrent que le manque de stimulation au travail peut avoir des effets similaires à ceux d'un investissement excessif dans son travail, notamment en termes d'épuisement émotionnel et de désengagement.

Un autre point commun entre le burn-out et le bore-out est la culpabilité ressentie par les employés. Alors que le burn-out peut entraîner une culpabilité de ne plus réussir à « tenir le coup », le bore-out conduit souvent à se sentir coupable de… ne pas avoir assez à faire. Un employé explique :

« De la culpabilité, je dirais, parce que j'ai l'impression de ne pas faire ce que je devrais faire ou d'oublier quelque chose. »

Cette culpabilité contribue beaucoup à rendre le phénomène invisible. Beaucoup d'employés hésitent à parler de leur ennui, car ils ont peur d'être considérés comme paresseux, démotivés ou privilégiés. Un chef de secteur dans la grande distribution dit :

« Non, je n'oserais pas en parler. Je pense que mon supérieur le prendrait très mal et j'aurais honte devant mes collègues. »

Le bore-out apparaît comme une souffrance silencieuse : difficile à exprimer dans des entreprises où la surcharge de travail est souvent valorisée.

Les manifestations du bore-out

Nos entretiens montrent que le bore-out se manifeste de différentes manières dans les entreprises. Les signes observés sont souvent discrets : passer du temps sur Internet, faire plus de pauses, discuter longtemps avec les collègues ou ressentir un sentiment de vide pendant certaines heures.

Une assistante chef de produit reconnaît :

« Oui, parfois je flâne sur mon téléphone, sur les réseaux sociaux, je fais mes courses en ligne. »

Ces comportements sont souvent vus comme un manque d'engagement personnel. Pourtant, nos entretiens montrent qu'ils viennent souvent de problèmes liés à l'organisation du travail.

Causes organisationnelles

Le premier facteur mentionné est la sous-charge de travail. Plusieurs employés décrivent une activité irrégulière, avec des moments très intenses suivis de longues périodes calmes. Une employée parle d'un travail « par moments » tandis qu'un autre évoque « des semaines très chargées et d'autres très calmes ».

Le management joue un rôle important. Une employée pense que l'ennui vient surtout « du manager, et de la charge de travail qu'il donne ».

Ces résultats confirment les analyses des chercheurs Christian Bourion et Stéphane Trébucq. Ils soutiennent que le bore-out est étroitement lié aux méthodes d'organisation du travail et à la façon dont les entreprises gèrent le temps où les employés n'ont pas d'activité.

Plusieurs témoignages soulignent les changements actuels dans le monde du travail. Une commerciale critique notamment les horaires fixes qui ne correspondent pas toujours à l'activité réelle : « Nous sommes encore trop dans un modèle de travail avec des horaires fixes. »

Plusieurs facteurs organisationnels fréquents sont identifiés : le manque de travail, les tâches répétitives, un management inadapté, le manque de reconnaissance ou encore un décalage entre les compétences du salarié et les missions qui lui sont confiées.

Le bore-out est souvent associé aux métiers administratifs et aux services, où les tâches sont répétitives, où il y a beaucoup de bureaucratie ou des périodes où l'activité est faible.

Un décalage entre compétence et poste

En plus des causes liées à l'organisation, certains profils semblent plus sensibles au bore-out à cause d'un décalage entre leurs compétences, leurs attentes et ce qu'ils font réellement au travail.

Les employés qui ont plus de qualifications que nécessaire pour leur poste sont particulièrement concernés. Quand les compétences d'une personne dépassent les exigences du poste, le sentiment de ne pas être utilisé peut entraîner l'ennui, la perte de sens et le désengagement. Les personnes avec un haut potentiel intellectuel ou qui recherchent beaucoup de stimulation cognitive peuvent aussi souffrir davantage des situations où la stimulation est faible et où les tâches sont répétitives.

Les jeunes diplômés sont aussi une population à risque lorsque leurs attentes professionnelles se heurtent à des tâches routinières ou qui ne demandent pas beaucoup de responsabilités.

Nos entretiens montrent une réalité plus complexe. Le bore-out touche aussi des employés qui ne se sentent pas surqualifiés, mais qui expriment un fort besoin d'être utiles ou d'être stimulés professionnellement. Un assistant-gestionnaire de copropriétés explique :

« Comme j'allais assez vite, je demandais plus de choses pour ne pas m'ennuyer et apprendre plus. »

Le bore-out n'est pas seulement un « problème individuel ». Il pose la question de la capacité des entreprises à répartir le travail, à reconnaître les compétences et à donner du sens à l'activité de tous les jours.

L’ennui est un enjeu organisationnel

L'un des principaux enseignements de ces entretiens ? Il est encore difficile de reconnaître socialement l'ennui au travail. Dans beaucoup d'entreprises, manquer de travail est moins accepté que d'en avoir trop. Pourtant, les conséquences peuvent être importantes, aussi bien pour les employés que pour les entreprises : désengagement, absentéisme, perte de sens, anxiété ou baisse des performances.

Pour reconnaître le bore-out, il faut aller au-delà d'une vision qui ne regarde que la quantité de travail. Il ne s'agit pas seulement de « donner du travail » aux employés, mais aussi de leur permettre de se sentir utiles, stimulés et reconnus dans ce qu'ils font.

À une époque où les changements dans le travail – le télétravail, l'automatisation, la division des tâches ou l'intensification des procédures – modifient notre rapport au temps et à l'activité, le bore-out pourrait bien devenir l'un des aspects négligés des risques psychosociaux actuels.

Catherine Pourquier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas d'actions, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait bénéficier de cet article, et n'a déclaré aucune autre relation que celle avec son organisme de recherche.

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